Le Martyre de Saint Sébastien

    • 4,99 €
    • 4,99 €

Publisher Description

Un jour d'été, au pays des Marses, en ma terre d'Abruzzes, j'écoutais sous le portail d'une église un charmeur de serpents jouer son air magique sur un os de cerf à cinq trous qu'un ancêtre avait retrouvé, parmi des cendres, des verroteries et des orges, dans un de ces sauvages sépulcres qui sont les milliaires de la route romaine. C'était le dernier descendant d'une lignée sacerdotale qui de siècle en siècle avait fourni à la citerne du Sanctuaire les couleuvres sacrées. Seul il connaissait le «mode» que ses aïeux lui avaient transmis avec la flûte et avec la vertu. Au son du charme, la gent reptile s'agitait dans le sac de cuir en forme d'outre, suspendu à la dure épaule marquée du signe tutélaire. Et, dans le tremblement de la splendeur et de mon ressouvenir, je découvrais sur la montagne dangereuse comme le promontoire de Circé la citadelle ruinée des rois devins; et j'entendais le vent bruire dans les mêmes herbes que les magiciennes marses avaient broyées pour les matrones de Rome; et je sentais refluer du fond d'un exil infini, sur les oliviers et sur les rochers, la mélancolie du despote macédonien qui mourut captif dans la forteresse ardue. Et il me semblait de rentrer dans ma patrie primitive, avec une âme plus vaste que toutes mes pensées; et les notes grêles de la flûte funèbre me semblaient accompagner ce chant immortel des morts que tant de fois vous avez écouté à travers la plaine messine, ou dans le souffle léger de la rivière lorraine, ou sur la hauteur de Sainte-Odile entre la muraille druidique et le castel latin.

Or le linteau du portail, sur ma tête, montrait l'empreinte de l'art roman du Languedoc. Ses rinceaux entremêlés de figurines rappelaient les chapiteaux du cloître de la Dalbade toulousaine. Des cannelures étaient creusées comme celles des socles chartrains; des moulures étaient traitées comme par le ciseau cistercien. La pierre noircie évoquait confusément les conquérants de la Pouille, les maîtres d'œuvre venus avec les chevaliers de Chypre, les colons français de l'Orient, tout un tumulte de puissances et de fatalités admirables.

Je retrouvai quelques couleurs de ma rêverie, plus tard, sous les voûtes impériales de Castel del Monte; puis dans la chapelle palatine de Monreale illuminée, non par l'or des mosaïques, mais par le cœur du Saint roi; puis encore devant le tombeau de la reine Isabelle à Cosenza, où une pensée de l'Ile de France habite le front bombé de la Vierge que la gradine d'un tailleur d'images instruit à Saint-Denis travailla dans le tuf de Calabre.

Vous connaissez l'émotion du bon ouvrier devant la qualité de la matière. Pour moi, je ne voudrais d'autre éloge que la parole de Francesco Francia dans l'acte de palper la statue de Jules II: «Questa è una bella materia.» On sait que Michel-Ange se fâcha et répondit avec aigreur. Toutefois, que n'aurait-il donné pour un bloc de marbre grec couleur de froment! Je songe à mon délicat Laurana, quand il vint travailler dans votre Lorraine et qu'il s'enquit du grain de votre pierre. Je songe à ces Juste qui se francisèrent comme Jean Bologne s'italianisa. Il me plaît d'imaginer que le «pasteur d'éternelle mémoire» Joachim du Bellay, loin des nymphes angevines, quand il renonça au parler de France pour louer la gorge de la blanche Romaine, fut tenté par la mélodie de Pétrarque mais n'eut pas assez d'audace pour la moduler. Un plus joyeux voyageur, Rabelais, dédaignant les lauriers capitolins, pourvut de toutes sortes de salades papales les potagers de Geoffroi d'Estissac, les plus beaux qui fussent en Poitou.

GENRE
Arts & Entertainment
RELEASED
2021
21 January
LANGUAGE
FR
French
LENGTH
142
Pages
PUBLISHER
Library of Alexandria
SIZE
673
KB

More Books by Gabriele D'Annunzio

1895
2022
2022
2022
2022
2021